Carnets de voyage d'ici et d'ailleurs

Paris, Londres, New-York, Kigali, Dakar…dans l'esprit collectif ces noms évoquent des monuments célèbres, des sites touristiques, des lieux emblématiques qui figurent sur la to-do list de nombre de voyageurs. Beaucoup voyagent aujourd'hui par effet de mode, pour prendre de jolies photos et cocher des cases sur une carte. On ne prend plus le temps ni la peine de vivre le moment, le lieu, de découvrir la culture, les gens. Le tourisme prend souvent le pas sur le voyage. L'écrivain anglais Gilbert Keith Chesterton disait que « le voyageur voit ce qu'il voit, le touriste voit ce qu'il est venu voir ». C'est ce qui différencie effectivement le voyageur du touriste. Alors que l'un veut expérimenter et ressentir, l'autre veut simplement voir ce qu'il y a à voir et remplir ses objectifs.

Voyager véritablement, c'est partir à la rencontre de l'inconnu, c'est laisser les surprises et l'imprévu guider vos pas, c'est vivre pleinement chaque instant et savourer chaque rencontre. Nicolas Bouvier, lui-même grand voyageur, disait à cet effet que « le voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même ». Vous n'avez pas besoin de tout planifier à la lettre, à l'avance. Vous n'avez pas non plus besoin de raisons, vous avez juste à le faire pour le plaisir, surtout. Votre seule obligation est d'expérimenter, d'observer, de ressentir, bref de profiter. C'est de ce voyage, le vrai, celui qui ne se mesure pas aux lieux visités, mais à l'aventure qu'on y vit, que nous vous parlons dans cet article.

Voyager sans cocher de cases

Selon Alexandra David-Néel, écrivaine et exploratrice française, « celui qui voyage sans rencontrer l'autre ne voyage pas, il se déplace ». L'essence même du voyage est d'aller à la rencontre de l'autre, de le découvrir. Cela veut dire que vous devez parler avec lui, prendre le temps de comprendre sa culture, sa vie, son quotidien. Autrement, vous vous déplacez simplement d'un endroit à un autre.

Voyagez librement

On nous apprend à voyager vite ou plutôt à se déplacer vite, puisqu'il faut optimiser le temps soi-disant. Vous devez passer un week-end à Rome ou quatre jours à New-York ? Il faut “rentabiliser” le temps. Trois musées, deux monuments, une photo devant un lieu iconique, et hop, destination validée. Cette façon de faire à priori n'est pas mauvaise, parce que l'idée au préalable est de profiter au maximum de votre séjour. Mais lorsque vous privilégiez la quantité à la qualité, vous ne voyagez plus, vous visitez juste. Voyager dans une autre ville, ce n'est pas faire le plus de choses possibles, c'est faire les bonnes choses, celles qui marquent l'esprit et créent de beaux souvenirs.

Une ville, ça se découvre, se vit, se ressent. À Marrakech, par exemple, vous pouvez passer une journée entière dans la médina sans visiter un seul palais. Vous pouvez décider de juste marcher sans raison particulière. Flâner dans les ruelles pour observer les artisans au travail, écouter le martèlement du métal, sentir le cuir, les épices, vous perdre dans les ruelles étroites, goûter le thé à la menthe. C'est ça aussi le charme de la médina de Marrakech, pas seulement les palais. Ce n'est pas spectaculaire. Ou plutôt ça peut l'être selon la façon dont vous vivez tout ça. Mais plus important encore, c'est vivant et authentique. Voyager sans cocher de cases, c'est accepter de se laisser porter par le vent et d'accueillir l'imprévu avec gratitude.

Le mythe de la destination parfaite

À Paris, tout le monde veut absolument la photo parfaite devant la Tour Eiffel. Au Cap, on veut admirer la Table Mountain et à Rio de Janeiro, personne ne veut manquer le Christ Rédempteur. Ces lieux sont magnifiques, bien sûr, emblématiques et dignes d'être visités. Mais si vous ne voyez que cela, vous manquez peut-être le reste, le plus important à notre avis, ce qui fait l'essence même de ces destinations. « Le plus beau d'un voyage ne se trouve pas toujours dans les guides touristiques ». Il se trouve parfois dans ce café discret au coin d'une rue parisienne où les habitués lisent le journal, à cette plage peu connue de Rio où les familles jouent au ballon ou encore dans ce marché du Bo-Kaap au Cap.

Les guides touristiques et les réseaux sociaux vous promettent des lieux incontournables, des spots instagrammables, des adresses secrètes mais que tout le monde connaît déjà. La destination parfaite n'existe pas et découvrir un pays ou une ville ne se résume pas à visiter ses lieux emblématiques. C'est la vie qui l'entoure, ces moments imparfaits mais sincères que vous y passez qui rendent le voyage vraiment mémorable.

L'art de se perdre, volontairement

« En route, le mieux c'est de se perdre. Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises, et c'est alors que le voyage commence ». On ne pourrait pas dire mieux que Nicolas Bouvier. Il y a effectivement quelque chose de précieux dans le fait de ne pas savoir exactement où vous allez. Choisir de tourner à gauche plutôt qu'à droite, suivre une rue simplement parce qu'elle vous semble accueillante, c'est ça voyager. Voyager, c'est d'abord se perdre. Se perdre dans les ruelles du quartier gothique à Barcelone, tourner sans savoir où l'on va à Buenos Aires et peut-être alors, aurez vous la chance de tomber sur une répétition de tango derrière une porte entrouverte. Marcher sans itinéraire précis à Dakar et demander votre chemin à un inconnu qui passe, c'est ça aussi voyager. Le vrai voyage demande de sciemment sortir de sa zone de confort. Cesare Pavese disait à juste titre que « tout voyage est une agression. Il vous contraint à faire confiance à des inconnus et à perdre de vue le confort familier du foyer ».

Quand vous suivez uniquement les itinéraires touristiques, vous voyez le pays comme n'importe qui d'autre, vous ne le vivez pas vraiment. Vous ne vous frottez pas aux réalités locales. Se perdre vous enseigne à accepter l'imprévu, à improviser et à profiter du moment. Ce n'est qu'en choisissant de vous laisser surprendre que votre curiosité peut prendre le dessus et que vous vivrez une véritable aventure.

Les matins d'une ville : entre silences et agitations

Les matins

Saviez-vous que chaque ville a son matin ? Et oui, les matins diffèrent d'une ville à l'autre, vous le découvrirez en voyageant. Ici, les motos passent plus tôt. Là-bas, ce sont les tramways qui grincent doucement. Ailleurs encore, le silence persiste quelques minutes de plus. À Amsterdam, les vélos commencent à circuler très tôt. Les canaux sont encore calmes, presque immobiles. À Mexico, les vendeurs de rue installent leurs stands pendant que la circulation s'intensifie. À Abidjan, la ville s'éveille avec énergie, entre klaxons et conversations animées. Où que vous alliez, vous expérimentez un matin différent, parce que les cultures et habitudes ne sont pas les mêmes.

Les matins sont souvent révélateurs. Ils donnent le ton de la journée, le rythme du lieu. Les matins que vous vivrez à Berlin seront certainement plus calmes que ceux que vous vivrez à Lagos par exemple. D'un côté, la ville se réveille tout doucement au rythme du jogging matinal, de l'autre, c'est le brouhaha dès que les premières lueurs du soleil pointent leur nez.

Les rues et trottoirs racontent la ville

Les rues et trottoirs racontent tout, bien plus que les monuments. Les derniers narrent souvent les histoires passées, mais les premiers, eux, racontent à la fois le passé et le présent. Les façades, les balcons, les plantes, les rideaux, les graffitis, les pavés, chaque détail dépeint un pan de l'histoire de la ville. Le linge suspendu aux balcons au-dessus des ruelles étroites à Naples, les façades colorées à la Havane, tout ça, est une confidence sur la vie dans ces villes. Les rues et trottoirs sont des scènes ouvertes sur le quotidien, l'ambiance et la culture.

Alors, lorsque vous voyagez, explorez les rues et trottoirs. Ce ne sont pas seulement des passages. Ils révèlent bien plus sur une ville que n'importe quel monument. Prenez le temps de flâner dans les rues et trottoirs pour découvrir pleinement et vivre la ville. Ne soyez pas simplement un touriste qui passe, soyez un témoin. Garez le véhicule et promenez-vous dans Prague sous une pluie fine ou dans Miami sous un soleil éclatant, vous verrez que l'expérience vaut vraiment le coup. Marcher est la meilleure façon d'explorer une ville. Vous remarquez tout, vous sentez les odeurs, vous entendez des bribes de conversation, vous croisez des regards, bref, vous vous immerger dans la vie de la ville.

Cafés, parcs, salles d'attente… ces lieux ordinaires, mais mémorables

Lieux ordinaires mémorables

Avez-vous remarqué qu'on se souvient rarement d'un monument dans ses moindres détails ? En revanche, on se souvient avec précision de la saveur d'une pâtisserie que l'on a goûté dans un café à Viennes, de l'ambiance dans un parc à Londres où on a fait une pause lecture ou encore des conversations à voix basse de gens rencontrés dans une vieille salle d'attente à Nairobi. On se souvient avec autant de précisions de ces endroits ordinaires, parce qu'on y a vécu une expérience personnelle et humaine. Notre cerveau retient mieux les souvenirs qui impliquent des émotions, des interactions ou des sensations physiques.

Si vous voulez comprendre une société, découvrir sa culture, rendez-vous dans les cafés, parcs et autres lieux de rencontres et de rassemblement. À Istanbul ou à Tunis, par exemple, le thé est le prétexte idéal pour faire une pause. Dans les cafés et jardins de thé, il n'est pas rare de voir les habitants savourer leur boisson, en discutant ou en jouant aux cartes ou aux dominos. Les parcs de Stockholm sont paisibles et organisés, favorables à la lecture. Dans ceux de São Paulo, les musiciens amateurs et artistes de rue jouent de toutes sortes d'instruments. À Ouagadougou, les parcs sont les lieux privilégiés de promenades pour les couples et les familles à l'ombre des arbres.

Trains, bus, gares…pour voyager dans le voyage

Les gares et stations ont quelque chose de particulier. On pourrait les considérer comme des carrefours, des hubs stratégiques où des millions de vies se croisent, où des histoires commencent et où des relations se nouent, parfois même dans le silence des bouches. Dans les gares et stations, vous en apprenez bien plus que vous ne l'imaginez sur la culture et le quotidien des habitants d'une ville. Les heures de pointe, la manière dont les gens s'habillent, se saluent, ce qu'ils font pour passer le temps en attendant le train ou le bus. Tout cela vous indique le rythme de la ville.

Prendre le train dans une ville que vous découvrirez, c'est faire le choix de voir la vie. Il y a un proverbe indien qui dit que « le voyage en train est un voyage vers l'inconnu, où chaque arrêt est une opportunité de découvrir quelque chose de nouveau ». Même Paul Theroux dans son livre de voyage intitulé The Great Railway Bazaar (1975), nous rappelle que « les trains sont merveilleux… Voyager en train, c'est voir la nature et les êtres humains, les villes et les églises, les rivières — en fait, c'est voir la vie ».

Prendre un train entre Zurich et Milan, voir les paysages changer doucement, traverser un quartier en métro à Washington ou monter dans un bus collectif à Douala, ce sont ces moments que vous partagez avec la population locale qui vous permettent de vivre une réelle expérience de voyage.

Voyager ici et ailleurs : apprendre à voir aux delà des clichés

Au fond, voyager ne veut pas seulement dire quitter son pays, sa ville. Vous n'avez pas besoin de travailler l'Atlantique. C'est plus une question de posture, de regard. Faire le choix de découvrir le quartier ou la ville dans lequel vous habitez depuis des mois voire des années est aussi une forme de voyage. Ce marché local à quelques rues de chez vous que vous visitez régulièrement pour faire vos achats, mais sans jamais prendre le temps de le découvrir mérite peut être votre attention ? Lorsque vous décidez de changer de regard pour voir votre environnement, vous découvrirez avec surprise la beauté et le charme cachés de certains lieux à priori ordinaires.

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux » disait Marcel Proust. L'ailleurs commence souvent par un changement de regard. Vous apprenez à voir au-delà des clichés, des beaux monuments et stéréotypes dans les films et sur les réseaux sociaux. Voyager, c'est non seulement ouvrir vos yeux, mais aussi votre cœur pour accepter la différence entre un matin à Athènes et un matin à Bogotá. C'est flâner sans raison dans une ruelle, s'attarder plus que nécessaire dans un café, profiter de chaque instant et de chaque rencontre pleinement. Votre carnet de voyage ne devrait pas être une collection de destinations, mais une collection d'expériences, des expériences dont vous vous souviendrez des années plus tard avec le sourire aux lèvres et la certitude de les avoir vécues à fond.