Hypocentre : Supprimer le bruit de la ville pour en révéler l'essence

Et s'il était possible de voir la ville dans laquelle vous vivez différemment, vide sans aucun monde, sans bruit, sans aucun moyen de transport ? À quoi ressemblerait-elle à votre avis ? C'est le genre de chose qui pourrait arriver dans un monde post-apocalyptique, mais ici, il s'agit d'un concept appelé Hypocentre. Hypocentre est un projet visuel expérimental qui montre les espaces urbains habituellement animés, comme des espaces immobiles et silencieux. Le projet se base sur le fait qu'on ne peut pas vraiment comprendre une ville et la voir dans son entièreté à cause du train-train quotidien. En supprimant le bruit dans la ville, il devient possible de révéler son essence. Dans la suite, nous vous donnerons plus de détails sur Hypocentre.

Qu'est-ce que Hypocentre ?

Hypocentre

L'idée de représenter notre environnement sans ses habitants n'est pas vraiment un nouveau concept. Les photographes ont toujours cherché à capturer certains lieux avant qu'ils ne soient remplis ou envahis par les hommes. Pour y arriver, ils sont obligés de se lever à l'aube ou profiter de jours fériés pour avoir des images de ces sites, qui sont normalement saturés. Cette approche peut être fastidieuse, chronophage sans au final avoir le résultat voulu.

La stratégie du projet Hypocentre est différente. Au lieu d'attendre que toute la ville s'endorme ou qu'un lieu se vide de façon naturelle, il crée de façon artificielle ce qu'on veut voir. Il supprime donc numériquement la présence humaine, les voitures, les traces de mouvements sur les images prises en plein jour, aux heures normales. Sur les images, on ne voit donc que l'architecture de la ville, le vide et on peut sentir le silence qui y règne.

Hypocentre est un projet artistique et visuel initié par Claire et Max, deux vidéastes parisiens. Avec leur approche, on n'a plus besoin de documenter des moments exceptionnels de tranquillité urbaine. On peut les construire nous-mêmes, en sachant bien évidemment qu'il s'agit d'une démarche artistique conceptuelle. Avec le retrait de tout ce qui est mouvement humain, les auteurs peuvent provoquer une réflexion sur le rapport entre l'homme et son espace.

Pourquoi une ville sans mouvement fascine ?

Voir une ville sans aucun mouvement est inhabituel, parce qu'on a une expérience quotidienne reposant sur ce mouvement constant. Pour nous, un espace urbain est composé de bruits de pas, de conversations, de voitures qui bougent, etc. Avec la disparition de tout cela, il ne reste que l'architecture, les formes, la lumière et le vide. Notre regard est maintenant forcé à se concentrer sur des aspects auxquels on ne fait pas attention d'habitude. On commence à voir notre ville comme un lieu à ressentir plutôt qu'à traverser.

Le projet Hypocentre ne montre pas des lieux qu'on ne connaît pas. Ce sont des endroits où on passe d'habitude et qu'on voit tous les jours. En voyant leur transformation, on a une autre perspective de notre ville. Cela nous pousse à nous questionner sur nos habitudes.

Une ville sans mouvement fascine aussi parce qu'elle peut évoquer en nous des souvenirs ou des rêves. On peut penser au moment de voyager très tôt le matin quand la ville n'est pas encore totalement réveillée.

Quelle est la technique derrière les images du projet Hypocentre ?

En sachant ce qu'est Hypocentre, on pourrait se dire qu'il suffit de prendre des photos dans divers lieux de notre ville, puis de supprimer ce qu'il faut. En réalité, les choses sont plus compliquées que cela. Le processus de traitement des images ici combine captation vidéo et traitement numérique poussé.

Phase 1 : Le choix des lieux

Les lieux sont importants pour ce projet. Il s'agit de lieux urbains emblématiques comme les places publiques, les grandes avenues, les rues piétonnes parce qu'ils sont généralement animés. Ces lieux sont choisis en raison de l'effet visuel qu'ils peuvent créer. On veut passer d'une zone normalement bondée, à une zone sans aucune trace de vie.

Phase 2 : la captation

Une fois que les lieux sont choisis, on peut passer à la phase de captation qui consiste à filmer la ville dans son état le plus animé. Pour cela, il faut installer une caméra sur un trépied stable dans un lieu urbain dense et enregistrer une séquence vidéo de plusieurs minutes.

Plus la durée de tournage est longue, plus il est facile d'isoler les éléments statiques des éléments mobiles. En faisant un film de 20 minutes d'un carrefour urbain par exemple, il y a plus de chance qu'à un moment donné, l'endroit soit libre de toute obstruction par un véhicule ou un piéton. La technique de l'hypocentre repose en effet sur le principe selon lequel aucun élément mobile n'occupe de façon permanente le même emplacement dans le cadre pendant toute la durée du tournage.

À cette phase, un point très important qu'il faut absolument respecter est la stabilité de la caméra. Le moindre mouvement, même minime, peut compromettre la suite du processus. Les professionnels utilisent donc des trépieds et évitent de filmer par grand vent ou dans des conditions pouvant entraîner des vibrations.

Phase 3 : le traitement numérique des images

Après la captation de la séquence vidéo, il faut passer au travail de post-production. C'est ici que l'activité urbaine est transformée en image de ville désertée. La technique principale employée est appelée médiane temporelle.

Le principe derrière cette technique peut être compliqué pour les personnes qui n'ont aucune notion en traitement d'image. Ce qu'il faut globalement comprendre, c'est que chaque image d'une vidéo est composée de millions de pixels, chacun avec une valeur de couleur et de luminosité. Une vidéo est donc composée de nombreuses images différentes. Ce qui est fait de façon automatique ici, c'est un examen de ces images pour choisir la valeur médiane des couleurs et de la luminosité sur les pixels.

Si on a quelques notions en mathématiques et particulièrement en statistiques, on peut se demander pourquoi la médiane et non la moyenne. La médiane ici permet de refléter la couleur qui persiste plus sur l'image, alors qu'avec la moyenne, on aura une nouvelle couleur au niveau de l'image. Concrètement, on prend l'exemple d'un passant ayant porté du rouge qui s'apprête à entrer dans le cadre capturé. L'image sera d'abord grise, puisqu'elle va refléter la couleur de l'asphalte. Dès que le passant sera totalement dans le cadre, l'image deviendra rouge en raison de ce qu'il a porté. Enfin, l'image redeviendra grise lorsqu'il sera en train de sortir du cadre.

Ici, la valeur médiane de l'image sera le gris, parce que c'est elle qui dure le plus longtemps. Si l'algorithme utilisé faisait une moyenne des couleurs, on aurait une teinte intermédiaire entre le gris et le rouge, ne reflétant pas la réalité et créant des fantômes visuels désagréables.

Phase 4 : Le travail manuel de retouche

Si le processus de médiane temporelle fonctionne bien pour les éléments qui bougent continuellement, ce n'est pas le cas pour les éléments qui restent immobiles pendant de longues périodes. Une voiture en stationnement pendant 10 minutes, un vendeur dans la rue sont des éléments pouvant être considérés comme permanents par l'algorithme de traitement d'image.

Dans ce cas, il faut effectuer un traitement manuel de l'image. Il existe de nombreux logiciels pouvant être utilisés pour cela. Le professionnel les utilise pour identifier les résidus indésirables, puis les efface de façon manuelle. C'est un travail qui doit être minutieux et qui peut nécessiter plusieurs heures pour une seule image.

Que révèle réellement une ville sans aucun mouvement ?

Le travail technique derrière le projet Hypocentre est bien trop avancé pour que les résultats ne soient pas mis en avant. Les images produites possèdent en effet une qualité contemplative et révélatrice qui justifie l'effort qui a été investi.

Ville sans aucun mouvement

L'architecture mise en avant dans les images

Dans une photographie urbaine traditionnelle, l'architecture fonctionne généralement comme un décor. Ce n'est pas ce qui veut être mis en avant, mais plutôt l'activité humaine. Avec ce projet, la hiérarchie visuelle est inversée. Puisqu'il n'y a pas d'animation, on se concentre sur le statique, c'est-à-dire l'architecture. La personne qui regarde peut explorer les détails architecturaux, les motifs des façades, les jeux de symétrie et d'asymétrie. Elle peut découvrir des choses auxquelles elle ne faisait pas attention.

Le projet Hypocentre permet donc de redécouvrir l'architecture urbaine. C'est l'occasion de voir à quel point nos villes sont visuellement riches et la façon dont les matériaux ont bien été travaillés sur les différentes constructions.

L'espace plus lisible

Outre les bâtiments, les images désertes révèlent la structure spatiale de la ville avec une clarté inédite. On peut voir les choses dans leurs vraies dimensions. Les routes deviennent des lignes pures et les places publiques montrent leurs formes réelles.

En regardant une image de la Place de la Concorde sans touristes et sans trafic automobile, on peut mieux comprendre l'importance de ce lieu. Avec cette lisibilité spatiale, notre compréhension de la ville en tant que système organisé est transformée. On réalise que ce sont les humains qui créent le chaos sur ce qu'ils ont eux-mêmes créé.

La redécouverte de la lumière et de la matière

Les images Hypocentre permettent aussi de percevoir la lumière urbaine de façon différente. Sans les distractions du mouvement et de l'activité, on devient plus attentif aux jeux d'ombre et de lumière sur les façades et aux changements de tonalité entre les zones ensoleillées et les zones d'ombre. On peut donc voir que la ville est en réalité un environnement d'une grande subtilité lumineuse.

De même, les matériaux urbains comme la pierre, le béton, l'asphalte et le verre révèlent mieux leurs textures quand ils ne sont plus masqués par la présence humaine. On peut mieux apercevoir la marque du temps sur les pierres anciennes ou la brillance artificielle du verre moderne. La ville devient donc un paysage de matières, chacune avec ses spécificités.

Une dimension inquiétante

Les chocs que crée en nous une ville sans aucun mouvement ne sont pas que positifs. Une ville déserte en plein jour ou parfaitement éclairée en pleine nuit, peut susciter de l'inquiétude chez la personne qui regarde.

Cette non-présence humaine donne l'impression d'un scénario apocalyptique comme une épidémie mortelle, une catastrophe naturelle, un effondrement de la civilisation, etc. Une ville abandonnée depuis longtemps, envahie par la végétation ne trouble pas de la même manière qu'une autre où tout semble fonctionner, mais il n'y a aucune présence humaine. Tout cela fait partie de l'expérience visuelle proposée par Hypocentre. C'est d'ailleurs quelque chose qui peut faire prendre conscience de l'influence de l'humain sur son environnement.

Hypocentre à la croisée du film, du design et du voyage

Le projet Hypocentre n'est pas seulement une expérience visuelle hors du commun. C'est également une occasion de lier plusieurs disciplines, en l'occurrence le cinéma, le design et le voyage.

L'expérience cinématographique

Hypocentre peut être considéré comme une forme de narration visuelle particulière. Le projet ne raconte pas une histoire avec des personnages ou des dialogues. Cependant, il présente une atmosphère à contempler. On peut classer cela comme une approche de cinéma contemplatif où le spectateur est invité à ressentir et non seulement observer. Hypocentre joue donc avec le temps, l'absence de mouvement comme dans certains films expérimentaux où le silence est utilisé pour créer une émotion.

Une démarche de design

Les designers peuvent voir le projet Hypocentre comme une leçon sur l'importance de l'espace, des formes et de la lumière. Enlever les distractions d'un lieu permet de révéler sa structure fondamentale. On voit mieux son volume, ses lignes et ses proportions. C'est comme un travail de mise en page ou de conception architecturale, dans lequel on dépouille l'espace afin de souligner sa beauté intrinsèque.

Un lien avec le voyage

Le projet Hypocentre dispose aussi de liens forts avec le voyage. Lorsqu'on choisit d'explorer une ville étrangère, on n'y va pas pour voir les personnes, mais bien la ville. Il s'agit donc des monuments, de l'histoire, de la culture, etc. En voyant la ville dans laquelle on vit vide, c'est comme si on la découvrait en tant que touriste. Tout ce qu'on a l'habitude de voir et auquel on ne faisait pas attention, devient soudainement évident à nos yeux.

Hypocentre constitue donc plus qu'un projet visuel. C'est une expérience qui nous invite à regarder ce que nous croyons connaître sous un nouvel angle. Le fait de retirer tout ce qui bouge d'une ville permet de révéler le lieu dans son essence.