Le mystère vénitien d’Elsie et Claudio

27 janvier 2020 / Mots de Menilmonde / 1 Comment /

En mars de l’année dernière, je suis allé à Venise. En amoureux.
Oui, en amoureux avec ma caméra. Cinq jours à se perdre dans les ruelles, tous les deux.
Pour réaliser un court métrage expérimental, encore dans les tuyaux.
Parmi les plans incontournables que je devais tourner, il y en avait un à prendre depuis le pont du Rialto. Vous savez, c’est un pont avec deux rangées de boutiques, le plus fameux pont de Venise, construit il y a plus de 400 ans. C’est celui-ci :


 
Alors autant sur cette image, il n’y a personne (mais ça, j’en reparlerai plus tard…), autant lorsque j’ai filmé depuis le pont, c’était noir de monde, et pourtant nous étions qu’en mars. Je n’ose imaginer à quoi doit ressembler Venise durant le Carnaval ou en été !
 
J’ai donc réussi à poser mon trépied au bord du pont, et jouer des coudes pour que personne ne fasse bouger l’appareil ou ne veuille me piquer ma place.
 

 
Il fallait que je laisse tourner l’appareil durant quelques minutes. Du coup, je me suis posé et j’ai observé. Attentivement.
Et mes yeux se sont posés à un moment sur le pont. Sur la rambarde de pierre du pont.
Et puis, un message gravé a retenu mon attention.
Il ressortait parmi tous les autres.
 
Celui-ci : Elsie + Claudio 11-23-95
 

 
Les autres inscriptions sont basiques, juste de vulgaires gravures sans intérêt.
Regardez plutôt comment la gravure est gracieuse, délicatement inscrite dans la pierre.
Alors je ne dis pas que c’est bien de graver des choses comme ça, surtout sur un monument tel que le Rialto, mais celle-ci est exceptionnelle et à plus d’un titre…


 
Tout d’abord, la forme est arrondie. Rien qu’à voir les majuscules : essayez de graver un mot avec ces majuscules et ces lettres si arrondies dans de la pierre, vous n’y arriverez pas.
Quand on grave sur pierre, on passe et repasse dans notre gravure pour ainsi mieux creuser et marquer. Or là, la gravure est lisse, les contours sont fluides : à moins d’avoir une force surhumaine, ces mots semblent avoir été gravés en un seul et unique passage tellement ils sont harmonieux et non géométriques.
Regardez plutôt la délicatesse du cœur ! Comme si la gravure et son contour avaient été touchés par des millions de mains, lui apportant ainsi sa forme lisse, comme la roche de la grotte de Lourdes, érodée suite aux caresses de millions de fidèles.
 

 
Selon moi, ces mots ont forcément été gravés à l’aide d’une machine à graver, je n’ai pas d’autre explication.
Du coup, j’ai regardé, et il existe bien des « stylos » à graver sur pierre.
 
Ensuite, il s’agit du pont le plus connu de Venise et donc un des plus fameux au monde : quiconque souhaite graver quelque chose sur ce pont le fera forcément de nuit, non ? Ca parait logique, plutôt que de se faire attraper, surtout quand on viendrait exprès avec un stylo graveur.
Mais le soir, ce pont est encore le rendez-vous des amoureux, donc nos fieffés coquins ont forcément dû graver entre minuit et 5 heures du matin, à un moment il n’y aurait que peu de passage.
Et ils auraient prévu leur coup, l’un cachant l’autre en train de graver au cas où quelqu’un les surprendrait au cours de sa balade nocturne, car même en pleine nuit, ce pont a dû voir passer des amoureux – plus ou moins légitimes aussi d’ailleurs…
 
Venons-en ensuite aux auteurs.
Elsie + Claudio 11-23-95
 
Pour Claudio, pas de doute : on aurait affaire à un italien. De Venise ? Ca, je ne sais pas.
Elsie, c’est une autre histoire : le prénom aurait une origine hébraïque, ou islandaise, ou anglaise. C’est aussi un prénom utilisé aux Etats-Unis.
Je pense davantage à une anglaise. Et « 11-23-95 » ne triche pas : il s’agît d’une date à l’anglaise (ou américaine).
Celui qui a gravé est donc Elsie : Elsie est une artiste. Et une artiste amoureuse qui plus est. Claudio a bien de la chance !
Et puis, la forme de l’écriture est, selon moi, féminine (je vous accorde que c’est subjectif cette fois-ci).
 
Alors maintenant, la vraie question : était-ce un couple de longue date ? Se sont-ils rencontrés à Venise et ont-ils fait les foufous en voulant graver leur amour – éphémère – dans cette pierre, aux regards de millions d’yeux curieux ?
Ou ont-ils écumés tous les ponts d’Europe avec leur stylo graveur magique ? Et si les autres plus beaux ponts d’Europe avaient un « Elsie + Claudio » ?
Mon avis est simple : il s’agît d’un couple très amoureux. Ou au moins elle, car on ne prend pas autant de soin à écrire un tel message. Ce message était voulu, préparé : sans doute Elsie est une perfectionniste, sans doute s’amuse-t-elle aussi à ce que son histoire d’amour soit parfaite, comme peut l’être une œuvre d’art ?
 
Le message est de 1995 : il y aura 25 ans cette année qu’ils ont gravé leur amour : sont-ils toujours ensemble ? Et si oui, ce prochain 23 novembre 2020, vont-ils revenir sur le pont pour le souvenir ? Sont-ils nostalgiques ? Et serai-je assez foufou pour penser à passer cette journée du 23 novembre sur le pont, à côté de cette gravure à attendre qu’ils reviennent éventuellement ? Et puis, s’ils sont toujours ensemble, se souviendraient-ils de la date exacte qu’ils auraient gravée ? Mais si ça se trouve, ils viennent déjà en pélérinage chaque année ?
 
Cette gravure suscite de nombreuses questions. On pourrait en faire un très joli court-métrage.
On pourrait aussi s’amuser à les rechercher. Vous vous doutez bien que j’ai commencé des recherches.
Mais cela remonte à 1995 : le seul moyen, à mon avis, serait d’essayer de retrouver les registres des hôtels. Mais quel travail fastidieux! Et encore, il faudrait que les hôtels aient gardé leurs archives.
 
Je pense que pour le moment, il est préférable de laisser planer le mystère. Que chacun se crée sa propre interprétation.
Toutefois, tout cela me donne une jolie idée…
 
A suivre.
 
 




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